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Les 5 questions favorites des gens qui n’écrivent pas

Throes of Creation - Leonid Pasternak

Fatalement, un écrivain est parfois amené à parler à des gens qui n’écrivent pas, n’ont jamais écrit et n’écriront jamais (mis à part un ou deux poèmes enflammés sortis tout seuls comme des boutons au printemps de leur adolescence,  dégoulinants de concupiscence, et adressés  à leur Muse du lycée).

Bizarrement, malgré leur manque d’expérience dans le grattage de papier, ces personnes ont souvent une idée très précise de la façon dont travaille un romancier : d’abord, il reçoit l’inspiration (comme on reçoit une claque). Ensuite, il attrape sa plume d’oie, voire son stylo à cartouches s’il se sent d’humeur moderne, et couche sur le vélin le titre de son œuvre future. Pris de frénésie, il rédige son premier paragraphe, qu’il ne reprendra ensuite que pour corriger une faute d’orthographe ou changer une virgule de place. Puis il écrit chaque jour quelques pages, avant d’arriver au mot FIN et de se renverser dans sa chaise Louis XV avec un soupir satisfait. Après s’être accordé un verre de whisky, il appelle son éditeur et lui annonce : « C’est enfin terminé, mon cher. Je pense tenir là mon chef-d’œuvre. » « Amène-moi ton manuscrit sur-le-champ, répond du tac au tac l’éditeur. Je fais chauffer la presse. Crois-tu que cent mille exemplaires suffiront pour un premier tirage? »

« Tirer deux cent mille exemplaires me paraîtrait plus prudent. Je suis vraiment très très bon. »

Hélas, trois fois hélas, tout ceci n’est que fantasme. Aussi, quand le non-écrivant, cette image d’Épinal en tête, entre en contact plus ou moins rapproché avec un écrivant, il montre une certaine tendance à poser des questions qui ont le don d’agacer son interlocuteur. En voici un florilège :

n°5 : « Alors, quand seras-tu publiée ? »

Réponse à donner : « Une gitane m’a prédit que mon premier livre sera dans toutes les bonnes librairies à partir du 24 septembre 2018. »

Réponse réelle : « C’est-à-dire que pour être publiée, il faudrait que je me décide un jour à envoyer quelque chose aux éditeurs. Quelque chose de terminé, de préférence. »

n°4 : « Est-ce que je suis dans ton roman? »

Réponse à donner : « Bien entendu, Jean-Kévin. Tu es l’être le plus complexe et fascinant qu’il m’ait été donné de rencontrer. Ta personnalité est pour moi une source inépuisable d’inspiration. »

Réponse réelle : « Bien entendu, Jean-Kévin. Tu es le colocataire relou qui se fait massacrer à coups de pelle au chapitre 2. »

n°3 : « Pourquoi tu n’écris pas une histoire d’amour comme celles de Marc Levy? Tu serais millionnaire! »

Réponse à donner : « Vois-tu, Philibert, je n’aime pas l’amour. Et comme je ne suis pas capable d’aimer, je refuse que mes personnages le soient. C’est pourquoi je ne serai jamais millionnaire. »

Réponse réelle : *bruits de vomi*

n°2 : « Pourquoi perds-tu ton temps à écrire alors que plus personne ne lit? »

Réponse à donner : « La solitude et moi sommes de vieilles amies, Marie-Shaniqua. J’écris pour ne pas la perdre de vue. »

Réponse réelle : « Pourquoi perds-tu ton temps à me parler alors que je ne te calcule pas? »

n°1 : « Alors, il est fini ce roman? Je peux le lire? »

Réponse à donner : « Je serais heureuse et honorée de te laisser parcourir ce premier jet bourré de fautes de syntaxes et criblé de trous comme un panneau corse. Il y a un personnage qui a changé de nom trois fois et je n’ai pas corrigé toutes les occurrences. Le chapitre final consiste en ces deux phrases : « Protagoniste résout conflit avec Personnages A et B. Note pour le deuxième jet : le méchant travaillera en fait dans une pizzeria. »  Voici le manuscrit et un cachet de paracétamol préventif. »

Réponse réelle : « HA HA HA HA HA !!!! Laisse-moi mourir. »

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Les 10 meilleures manières de ne jamais finir un manuscrit

femme ecrit

Numéro 10 : S’arrêter après le premier paragraphe pour faire une liste de tous les éditeurs chez qui on envisage de faire publier son roman. Passer une heure sur Google Images pour comparer la joliesse de leurs couvertures.

Numéro 9 : Se rendre compte qu’on n’a aucune idée de ce qui doit se passer pour emmener les personnages du premier chapitre à l’épilogue. Se résoudre à faire un plan. Mais d’abord, se résoudre à apprendre à faire un plan. Lire un livre passionnant sur la structure romanesque. En lire un deuxième, puis un troisième, et tant qu’à faire un pavé sur l’écriture de scénarios de films. Puis faire des fiches résumant la quintessence de chaque livre. Enfin, commencer à rédiger le plan détaillé du roman, avec chaque arc dramatique ayant sa propre couleur. S’arrêter en plein milieu parce qu’on a eu une super idée de dialogue. Écrire le dialogue. Ne plus jamais utiliser le plan inachevé.

Numéro 8 : Se demander si avoir une représentation concrète de ses personnages, comme un dessin ou une figurine, pourrait nous aider à écrire. Tenter de dessiner le protagoniste. Se rappeler qu’au collège, la prof d’arts plastiques nous détestait. Comprendre pourquoi. Brûler le dessin. Essayer d’apprendre la modélisation 3D. Avoir mal à la tête. Regarder les prix des imprimantes 3D et abandonner.

Numéro 7 : Dire à qui veut l’entendre qu’on va passer tout le dimanche à écrire, et de ne nous déranger sous aucun prétexte. Se lever à 7h un dimanche, chose qui n’était pas arrivée depuis 1872 au bas mot. Faire un café. Allumer l’ordi. Vérifier ses mails vite fait. Lire un article sur son blog préféré vite fait. Cliquer sur un lien. Regarder une vidéo. Cliquer sur deux autres liens. Avoir finalement vingt-cinq onglets ouverts, et se sentir obligée de tous les consulter avant de se mettre au travail. Tout lire compulsivement. Réaliser qu’il est maintenant 22h30.

Numéro 6 : Regarder Tellement Vrai et Confessions Intimes en prétextant faire de la recherche sociologique. Comme Zola.

Numéro 5 : Relire une nouvelle écrite quinze ans plus tôt. Être prise d’un affreux doute. Lire le chapitre qu’on a commencé la veille. Se rendre compte qu’on écrivait mieux il y a quinze ans. Au collège. Quand on pensait que Bernard Werber représentait le pinacle de la littérature française. Se servir un rhum.

Numéro 4 : Essayer d’écrire alors qu’il y a un épisode de Game of Thrones qu’on n’a pas encore vu. Se faire la réflexion que notre héros ressemble vachement à Jon Snow (il ne sait rien, lui non plus). Donc en fait ça compte comme de la recherche, pas vrai ? PAS VRAI ???

Numéro 3 : Ne pas écrire un mot pendant deux mois. Ressentir un vilain frisson de culpabilité lorsque quelqu’un vous demande où vous en êtes, frisson qui augmente à chaque fois pour finir par causer de violents spasmes et/ou vomissements spontanés à la moindre vision d’un fichier Word.

Numéro 2 : Écrire le premier chapitre. Réécrire le premier chapitre. Ré-réécrire le premier chapitre. ré-ré-réécrire le premier chapitre. Ré-ré-ré-ré-ré-ré-ré…

Et en numéro 1 :

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