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Illusions perdues : deuxième partie

Résumé de l’épisode précédent : Lucien Chardon embrasse un noble front, devient Lucien de Rubempré, lit des poèmes, chiale un bon coup et prend un cabriolet pour Pâââris.

Deuxième partie : Un grand homme de province à Paris

Nous retrouvons notre poète maudit dans une chambre misérable d’un hôtel parisien (le Gaillard-Bois, rue de l’Echelle, étrangement non référencé dans le guide Michelin), où sa noble chérie l’a abandonné, tel un chiot qui aurait un peu trop fait pipi contre les meubles en noyer blanc. Sixte du Châtelet, ayant suivi leur cabriolet depuis Angoulême, a en effet rendu une visite surprise à madame de Bargeton et lui a bien fait comprendre que si l’on apprenait qu’elle vivait sous le même toit qu’un célibataire indigent et imberbe, ça risquait de cancaner sévère en ville. Lorsque Louise fait l’annonce de son déménagement, le dit célibataire pleure un bon coup (ça faisait longtemps). Heureusement, « Quelques caresses achevèrent de calmer Lucien. » Comme un chiot, je vous dis.

Le lendemain soir, les deux amants sont invités par Sixte du Châtelet à un spectacle quelconque. Cette sortie est l’occasion pour Lucien de découvrir que Louise a l’air complètement tarte à côté des Parisiennes habillées à la dernière mode (« Transportée à Paris, une femme qui passe pour jolie en province, n’obtient pas la moindre attention, car elle n’est belle que par l’application du proverbe : Dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois» ; et si une provinciale laide monte à Paris, elle est aussitôt arrêtée par les autorités sanitaires et placée en quarantaine pour endiguer l’épidémie de  vomissements compulsifs déclenchés sur son passage) et pour Louise de constater que Lucien est attifé comme un punk à chien. Elle l’invite néanmoins à la retrouver le soir suivant à l’Opéra, où la marquise d’Espard se propose de leur prêter sa loge.

Le lendemain, c’est au tour de Lucien de se comparer aux élégants parisiens et de se lamenter sur ses pauvres habits de roturier. Après trois pages follement intéressantes sur la mode masculine parisienne, notre poète court faire les boutiques avec une frénésie qui ne dépareillerait pas dans Les Reines du Shopping.

- Loucien, ma chérie, tou es magnifaïke !

– Loucien, ma chérie, tou es magnifaïke !

Le soir venu, Lucien rejoint les cousines devant l’Opéra. Louise semble séduite par son relooking. Hélas, elle-même est restée à la mode provinciale, et son amant ne peut s’empêcher de la trouver fade à côté de la belle marquise d’Espard. Il prend aussitôt la décision de la lourder.

« Lucien, honteux d’avoir aimé cet os de seiche, se promit de profiter du premier accès de vertu de sa Louise pour la quitter. »

 

Pendant le premier acte, au lieu de suivre le spectacle, toute la bonne société parisienne se retrouve dans la loge de la marquise pour cancaner un brin. Lucien tente de faire bonne figure mais est éclipsé par le beau monsieur de Marsay, le spirituel monsieur de Vandenesse, le séduisant général Montriveau et le fin monsieur de Canalis. Les réparties fusent entre ces beaux esprits tandis que notre poète reste planté là sans rien dire. De plus, le baron Sixte du Châtelet, venu courtiser Louise, se met à murmurer à l’oreille de de Marsay tout ce qu’il sait sur Lucien. Devant l’intéressé. C’est tout juste s’ils ne se mettent pas à pouffer et à le montrer du doigt.

-Ben tu sais quoi ? Lucien il est même pas noble en vrai. PTDR !!!

– Ben tu sais quoi ? Lucien il est même pas noble en vrai. PTDR !!!

Au début du second acte, tout ce beau monde s’éparpille pour aller disséminer les ragots récoltés vers d’autres loges.

Lucien, toujours avec son merveilleux esprit d’à-propos, s’entiche brusquement de Mme d’Espard et commence à lui couler des regards de lover.  Mme de Bargeton, pas idiote, s’aperçoit de son manège et finit de se désintéresser de ce jeune ingrat mal sapé et pas fichu de se comporter normalement en société.

A la récré à l’entracte, de Marsay revient pour révéler à la marquise qu’en réalité Lucien ne s’appelle pas de Rubempré mais Chardon, et qu’il est fils de pharmacien, et que c’est trop la teuhon. Outrée, Mme d’Espard convainc Louise de partir en catimini, laissant Lucien seul.

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– Vazy Naïs, tu m’as mis l’harchouma là, allez viens on se casse, laisse tomber ce boloss.

 

Quand Lucien se retourne quelques minutes plus tard pour mater encore un peu le décolleté de la marquise, il se rend compte que les deux péronnelles sont parties sans le prévenir. Cependant, il ne fait pas le rapprochement avec les moqueries dont il a été l’objet, et ne s’en inquiète donc pas. Pendant le deuxième entracte, il tente de socialiser avec les courtisans de la marquise, mais tout le monde le snobe, même du Châtelet. Lucien ne comprend pas pourquoi – il est décidément un peu lent.

 

Le lendemain, ayant tout de même intégré que ses nouveaux vêtements ne sont toujours pas à la hauteur des mondains parisiens, il retourne dépenser l’argent qu’il a tapé à sa veuve de mère et à son meilleur ami durement gagné. Il commande une garde-robe entière au tailleur le plus côté de la capitale, achète des chaussures, des mouchoirs brodés et une canne.

-Loucien, ma chérie, c’est important d’A-CCE-SSOI-RI-SER !

– Loucien, ma chérie, c’est important d’A-CCE-SSOI-RI-SER !

Puis il se rend tout fringant à l’hôtel où loge Louise, mais on lui dit qu’elle est sortie. Il revient le  lendemain à onze heures ; on lui refuse l’entrée au prétexte qu’elle n’est pas levée. A quatorze heures, alors qu’il tente à nouveau sa chance, la servante lui remet un billet signé de Mme de Bargeton : Louise est patraque, ainsi que sa cousine la marquise. Elle ne peut donc pas le recevoir ; de plus le dîner prévu lundi chez la marquise, où Lucien était invité, est annulé. Il est évident que c’est un vilain mensonge ; d’ailleurs même Lucien sent qu’il y a un coup fourré :

« Le don de seconde vue que possède les gens de talent lui fit soupçonner la catastrophe annoncée par ce froid billet. » (J’espère que c’est du second degré.)

 

-Mmm… Mon don de seconde vue me titille…

– Mmm… Mon don de seconde vue me titille…

A défaut de voir celle qu’il traite d’os de seiche, Lucien va donc flâner sur les Champs Elysées. Mais qui ne voit-il pas se promener en calèche ? Je vous le donne en mille : Louise de Bargeton et la marquise d’Espard. Ça par exemple ! De plus, Louise a été entièrement habillée et coiffée selon les conseils de sa cousine, façon Nouveau Look Pour Une Nouvelle Vie,  et ressemble enfin à une vraie Parisienne.

 

Furieux, Lucien s’approche pour confronter les cousines à leur mensonge. Elles l’ignorent complètement. Notre poète n’a pas encore compris la leçon : le lendemain, il essaie encore de pénétrer chez Mme de Bargeton et se fait de nouveau éconduire. Il croise alors Sixte du Châtelet, qui sort justement de chez Louise, et lui demande pourquoi il n’est plus en odeur de sainteté. Le baron lui répond que tout est de la faute du méchant Rastignac qui a raconté à tout le monde que Lucien était un vil prolétaire. Il conseille vivement au jeune homme de s’enfermer loin du monde pour travailler à son œuvre et de ne plus chercher à voir Louise.

 

En résumé, en une semaine à Paris, Lucien a perdu sa protectrice et dépensé en fringues les trois quarts de ses économies. Une bien belle performance. Pour économiser le peu qu’il lui reste, le poète déménage dans une chambre d’hôtel misérable. Il y rédige une lettre de rupture pleine de mauvaise foi où il se compare à un pauvre enfant innocent ayant été enlevé, abusé puis abandonné par une cruelle mégère. Cependant, il a une telle grandeur d’âme qu’il pardonne à Louise :

« Le génie doit imiter Dieu : je commence par avoir sa clémence. » Rien que ça.

 

 Plein de bonnes résolutions, Lucien commence une nouvelle vie frugale, partagée entre la bibliothèque, où il travaille à son roman et le restaurant Flicotaux, repaire d’étudiants et d’artistes qui dînent là avec pain à volonté pour une somme modique. Hélas, on commence à connaître l’animal : bien vite, Lucien ne résiste pas au plaisir d’aller voir chaque soir des spectacles, des opéras, et se retrouve donc sans un rond. Il est donc temps qu’il se mette à gagner son pain. Ses deux manuscrits sous le bras (Les Marguerites, son recueil de poésies sur les petites fleurs, et L’Archer de Charles IX, son roman historique), il entre vaillamment chez un libraire-commissionnaire. On le fait patienter dans la boutique, où il assiste aux négociations des libraires avec un vendeur de livres. Choqué, Lucien réalise qu’un libraire est avant tout – horreur ! – un commerçant, et que le profit a plus d’importance que l’Art.

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Encore secoué par cette révélation atroce, Lucien est reçu par les libraires-commissionnaires, qui lui apprennent qu’ils n’éditent pas de manuscrits. Il faut s’adresser, en toute logique, à un libraire-éditeur. C’est donc ce qu’il fait. Il se rend chez le père Doguereau, une pointure du monde éditorial, et lui propose son roman historique. Le vieil homme accepte de le lire et lui promet un retour dès le surlendemain. Encouragé par ce succès, Lucien commet alors une erreur fatale : il sort Les Marguerites et essaie également de les fourguer. Aussitôt, Doguereau retire son offre, car  « Les rimailleurs échouent lorsqu’ils veulent faire de la prose » *Kof kof* Victor Hugo*kof*. Heureusement, Lucien parvient à apitoyer l’éditeur, qui promet de venir le voir bientôt chez lui pour lui donner une réponse.

 

Dans ce roman où Balzac souhaite montrer à quelles difficultés se heurtent les jeunes écrivains idéalistes dans une industrie du livre sans foi ni loi, nous avons donc un écrivain provincial inconnu qui est reçu sans rendez-vous par un grand éditeur, lequel accepte de lire personnellement son manuscrit dans les deux jours. Le monde de l’édition a bien changé.

 

Mais Lucien sera-t-il édité ? Connaîtra-t-il l’amour, la gloire et la beauté? Reconquerra-t-il son os de seiche ? Réponse au prochain épisode.

 

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Spoiler littéraire : Illusions perdues de Balzac

Un jour pluvieux, alors que je me baladais dans les rues d’Angoulême, sans doute à l’occasion du festival éponyme célébrant les plus basses formes de la littérature, mon œil fut attiré par une imprimerie abandonnée. Etant amatrice de tout ce qui est vieux et délabré (gérontophilie quand tu nous tiens), je pénétrai dans le bâtiment. Les vieilles presses dormaient d’un profond sommeil sous leurs draps de poussière. Au fond de la pièce, sur une chaise, était assis un squelette humain. Il tenait encore entre ses doigts les épreuves qu’il relisait lorsque la mort le saisit. Je m’approchai de lui et dégageai délicatement les feuillets de ses mains mortes. La première page portait un titre : Illusions perdues, par Honoré de Balzac. En la parcourant des yeux, une certitude me vint :
« Le pauvre, murmurai-je, il est mort d’ennui. »

***

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