Spoiler littéraire : Illusions perdues de Balzac

Un jour pluvieux, alors que je me baladais dans les rues d’Angoulême, sans doute à l’occasion du festival éponyme célébrant les plus basses formes de la littérature, mon œil fut attiré par une imprimerie abandonnée. Etant amatrice de tout ce qui est vieux et délabré (gérontophilie quand tu nous tiens), je pénétrai dans le bâtiment. Les vieilles presses dormaient d’un profond sommeil sous leurs draps de poussière. Au fond de la pièce, sur une chaise, était assis un squelette humain. Il tenait encore entre ses doigts les épreuves qu’il relisait lorsque la mort le saisit. Je m’approchai de lui et dégageai délicatement les feuillets de ses mains mortes. La première page portait un titre : Illusions perdues, par Honoré de Balzac. En la parcourant des yeux, une certitude me vint :
« Le pauvre, murmurai-je, il est mort d’ennui. »

***

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Honoré de Balzac – Nono pour les intimes – préface son roman par une sorte de dédicace lèche-boulesque à l’attention de son comparse Victor Hugo :

«Vous qui, par le privilège des Raphaël et des Pitt, étiez déjà grand poète à l’âge où les hommes sont encore si petits, vous avez, comme Chateaubriand, comme tous les vrais talents, lutté contre les envieux embusqués derrière les colonnes, ou tapis dans les souterrains du Journal.»

Mais pourquoi tant de compliments ? Nono rêverait-il d’inviter Victor au bal de fin d’année et de tournoyer dans ses bras vigoureux ? Que nenni, voici l’explication :

« Aussi désiré-je que votre nom victorieux aide à la victoire de cette oeuvre que je vous dédie, et qui, selon certaines personnes, serait un acte de courage autant qu’une histoire pleine de vérité. »

Très subtil, Honoré. La technique du renvoi d’ascenseur était donc maîtrisée par les plus grands bien avant l’avènement d’Otis.

Passons au roman proprement dit.

Première partie : Les deux poètes

L’histoire commence à Angoulême, dans l’imprimerie de Jean-Nicolas Séchard, un vieux radin qui ressemble à une grosse truffe. La Truffe a un jeune fils, David Séchard, qui est globalement un type bien.

Après cinquante ans de dur labeur, la Truffe décide de prendre sa retraite à la campagne, et tout naturellement il cède son imprimerie à son fils à bas prix pour permettre à ce dernier de commencer sereinement sa vie active. Ah non, pardon. En réalité, il lui vend un atelier vétuste pour un prix exorbitant et le force à s’endetter. Une bien belle preuve d’amour paternel en somme.

Quelques jours après son installation à Angoulême, David retrouve un ancien ami de collège, Lucien Chardon. Ce dernier étant issu d’une famille pauvre (son papa pharmacien, M. Chardon, est mort et sa maman, née de Rubempré, est contrainte de travailler comme accoucheuse), il le prend sous son aile et lui apprend le métier de prote tout en lui versant un salaire, ce qui est plutôt sympa de sa part vu qu’il est lui-même jusqu’au cou dans le caca financièrement parlant. Mais Lucien n’en a pas grand-chose à faire, de l’imprimerie. Monsieur veut être poète, comprenez-vous. De plus, sa vie sentimentale est bien remplie : il taquine la noblesse en la personne de madame de Bargeton, qui comme son nom l’indique est mariée à monsieur de Bargeton. Louise de Nègrepelisse est son nom de jeune fille, et Naïs est son nom mondain, car les nobles dames du dix-neuvième siècle prenaient surnom un peu à la manière des escort-girls d’aujourd’hui. Lucien et Louise vivent donc une liaison très très torride, à base de mots doux, de regards timides, de baisemains et même de bisous sur le front.

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Le bisou sur le front : apogée de l’érotisme.

«En voyant la faiblesse gagner son imposante maîtresse, Lucien prit une main qu’on lui laissa prendre, et la baisa avec la furie du poète, du jeune homme, de l’amant. Louise alla jusqu’à permettre au fils de l’apothicaire d’atteindre à son front et d’y imprimer ses lèvres palpitantes. Enfant ! enfant ! si l’on nous voyait, je serais bien ridicule, dit-elle en se réveillant d’une torpeur extatique. » Ça, tu l’as dit, Louise.

David, de son côté, dragouille Eve Chardon, la jolie sœur de Lucien, avec encore moins d’effusions si cela est possible.

Louise de Nègrepelisse offre à Lucien un ticket d’entrée dans le beau monde. Lucien fait brièvement preuve de force de caractère en exigeant que son bienfaiteur et ami, David Séchard, soit lui aussi reçu chez les de Bargeton. Cependant, sitôt cette demande faite, il se dit tout d’un coup que se montrer en compagnie d’un tel roturier pourrait compromettre ses chances de réussite. Heureusement, David est un chic type et fait exactement la même réflexion : « Non, Lucien, tu vaux bien mieux que moi, profite de cette chance, déploie tes ailes, je ne ferais que te ralentir. Mais si jamais tu échouais dans le monde, je serais toujours là pour toi mon p’tit Lulu. ». Lucien, très soulagé, renie donc son meilleur ami dans la seconde et s’en va participer à une soirée mondaine chez les de Bargeton. Il s’y présente sous le nom de sa mère, de Rubempré. On le comprend : Lucien Chardon est tout de même un nom relativement pourri. Mais pas aussi pourri que ceux des nobles dames de l’assemblée (cf tableau).

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Petit guide des surnoms de ces dames

Lucien entreprend de lire des poèmes d’André de Chénier, et est étonné et indigné que les gens de l’auditoire baillent et cherchent des prétextes pour s’éloigner. (« Allez les gars, c’est soirée poésie, trop foufou ! Vous allez rester debout autour de moi pendant des heures et écouter ma voix monotone et haut perchée de jeune puceau ! Hé, revenez ! ») Finalement, il décide de sortir sa carte maîtresse : une ode de sa composition en l’honneur de Louise. C’est une œuvre plutôt générique et absconse, mais je laisserai le baron Sixte du Châtelet en faire la critique complète à ma place :

« – C’est des vers comme nous en avons tous plus ou moins fait au sortir du collège (…) Autrefois nous donnions dans les brumes ossianiques. C’était des Malvina, des Fingal, des apparitions nuageuses, des guerriers qui sortaient de leurs tombes avec des étoiles au-dessus de leurs têtes. Aujourd’hui, cette friperie poétique est remplacée par Jéhova, par les sistres, par les anges, par les plumes des séraphins, par toute la garde-robe du paradis remise à neuf avec les mots immense, infini, solitude, intelligence. C’est des lacs, des paroles de Dieu, une espèce de panthéisme christianisé, enrichi de rimes rares, péniblement cherchées, comme émeraude et fraude, aïeul et glaïeul, etc. Enfin, nous avons changé de latitude : au lieu d’être au nord, nous sommes dans l’orient ; mais les ténèbres y sont tout aussi épaisses. »

Si du Châtelet fait autant sa biatch, c’est parce que lui aussi convoite madame de Bargeton, et qu’il a bien saisi les avances versifiées de son rival. Il a également un tout petit peu raison sur le fond.

Afin de récupérer un peu de sympathie auprès de son audience, Lucien tente de l’apitoyer en parlant de son travail de poète : « Nos douleurs sont ignorées, personne ne sait nos travaux. Le mineur a moins de peine à extraire l’or de la mine, que nous n’en avons à arracher nos images aux entrailles de la plus ingrate des langues. »

Bien entendu, mon Lulu. Ecrire des trucs qui riment, c’est vachement plus dur que de descendre tous les matins à la mine, de creuser toute la journée avec des outils rudimentaires, et de risquer quotidiennement d’être enseveli/asphyxié/intoxiqué au mercure. Tu portes à toi seul le lourd fardeau de l’humanité, mon petit, et nous saluons tous ton courage.

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-Personne ne comprend ma dure vie de poète… Ce n’est pas comme si j’avais d’autres options pour gagner ma vie, par exemple être prote dans une imprimerie… – Lucien Chardon.

Pendant que le « poète » se fait humilier en société, Eve et David en profitent pour se promener au bras l’un de l’autre dans Angoulême. Néanmoins, au lieu de se conter fleurette comme deux tourtereaux normaux, ils passent environ 95% de leur temps à parler de Lucien. Ils pensent que Madame de Bargeton va rapidement se lasser de son blanc-bec déclameur de vers et le laisser sans ressources. Ils résolvent donc de l’aider de toutes leurs forces à se faire une place au soleil, au risque de se sacrifier eux-mêmes. Sur ces entrefaites, Lucien revient de sa soirée, et apprend que son meilleur ami et sa sœur ont décidé de se marier. Evidemment, comme notre Lulu est une belle âme et un ami loyal, cela le contrarie profondément : il comptait faire épouser un bon parti à sa sœur, afin de s’élever plus facilement dans la société et promouvoir ses superbes poésies sur les petites fleurs des champs. Par chance, Eve et David prennent son silence consterné pour une manifestation de joie intense – oui, ce sont deux gros naïfs qui se sont bien trouvés– et tout est bien dans le meilleur des mondes.

Lucien cesse dès lors de travailler comme prote et se consacre à plein temps aux réceptions de Madame de Bargeton, comme il convient à sa qualité de poète-pouet semi-noble, et vit aux frais des futurs mariés. Le baron Sixte du Châtelet le surveille de façon acharnée, espérant découvrir des preuves de sa liaison avec Louise. Hélas pour lui, et hélas pour eux, les deux amants ne peuvent jamais rester seuls bien longtemps, à cause des nombreux visiteurs et des domestiques qui rôdent, et semblent cantonnés aux rapports bucco-frontaux. D’ailleurs, Naïs s’amuse à se faire un peu désirer. Balzac en profite pour flagorner encore un peu, comme il sait si bien le faire :

« Elle s’asseyait, comme au moyen âge, sous le dais du tournoi littéraire, et Lucien devait la mériter après plusieurs victoires, il avait à effacer l’enfant sublime, Lamartine, Walter Scott, Byron.”

(Pour ceux qui l’ignoreraient, “l’enfant sublime” était le surnom de Victor Hugo adolescent, car il fut un poète très doué et précoce.)

Fatigué d’attendre la perte de sa virginité, Lucien se jette aux pieds de Louise en pleurant. Parce que le meilleur moyen de mettre une femme dans son lit, c’est de se conduire comme un gamin de cinq ans.

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C’est le moment que choisissent Sixte du Châtelet et son pote Stanislas de Chandour pour débarquer à l’improviste dans le boudoir, et Louise comprend que sa réputation est fichue. Le lendemain, tout Angoulême est au courant des exubérances lacrymales du jeune poète. Madame de Bargeton demande à son mari de combattre en duel de Chandour, qui l’a calomniée. Celui-ci s’exécute et loge une balle dans le cou de Stanislas, qui en gardera la tête de travers toute sa vie. Madame de Bargeton, contrainte de cesser de donner salon durant quelques temps, vu qu’elle est soupçonnée par la moitié de la ville d’être une traînée et une menteuse, décide de partir séjourner à Paris chez de la famille lointaine, les d’Espard. Elle propose à Lucien de partir avec elle. Lucien accepte, même si cela veut dire qu’il ne sera pas présent au mariage d’Eve et David qui a lieu le surlendemain. Il ne lui vient même pas à l’esprit de rejoindre sa belle quelques jours plus tard, par contre il pense bien à réclamer de l’argent de poche à sa mère et à sa sœur avant de partir, et il emprunte une belle somme à David pour faire bonne mesure. Mais tout va bien, car il compte sur ses best-sellers futurs pour le rembourser. Enfin, il monte dans un cabriolet qui s’élance vers Pâââris…

Fin de la première partie.

A suivre : Deuxième partie – Un grand homme de province à Paris

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3 commentaires

  1. Alors je dois dire que je n’aurais jamais cru lire une critique des Illusions perdues avec autant de piquant ! J’espère quand même que tu as bien aimé ce livre, vu sa longueur et le mal que tu t’es donné pour le décortiquer 😉
    Je l’ai lu il y a un bout de temps et il m’avait bien plu (même si, on est d’accord, Lucien mériterai bien quelques baffes parfois -souvent).

    Aimé par 1 personne

    1. Oui, je te rassure, je ne suis pas maso à ce point, j’aime beaucoup Balzac de manière générale. Mais Lucien doit être dans mon top 10 des protagonistes les plus énervants de tous les temps. Tiens, voilà peut-être une idée pour un futur article, d’ailleurs😉

      J'aime

      1. Ah, on va s’entendre alors, Honoré De est l’un de mes auteurs favoris ! (même si j’ai dernièrement été assez déçue par le Cousin Pons).

        Et je serai curieuse de lire cet article ! Je crois que je serai capable de faire le même version personnages de série TV ^.^

        Aimé par 1 personne

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